samedi 23 avril 2011

Compte-rendu

Souvenez vous, fin mars je vous parlais du Festival Quais du Polar à Vaulx en Velin, près de Lyon, car le 31 mars avait lieu un hommage à Poe et au polar.

Eh bien Erick y est allé et nous a fait un magnifique compte-rendu, que je vous propose ici, avec quelques photos (prises après pour ne pas flasher le spectacle ;) )

"Ça se passait donc aux amphis de Vaulx-en-Velin, bled plein d'initiatives, un petit cinoche voué le temps d'une soirée à la musique.
Ambiance sympathique, villageoise pour une si grande ville.

Je m'attendais à un concert de musique un peu contemporaine, avec une création maison du conservatoire. En fait, je ne savais pas trop à quoi m'attendre sinon que le fil conducteur nous amenait à Poe.
En fait c'était beaucoup mieux que ça.

Un homme avec un journal du XIXème s'assoit dans une chaise ancienne. Il met en marche une veilleuse, qui trône sur une petite table ronde, où une bouteille d'un alcool fort donne définitivement un aspect feutré à cette minuscule portion de décor.

Il ouvre son journal, et commence à lire, avec beaucoup de talent, "Double assassinat dans la rue morgue". Narrateur lisant la nouvelle comme un article, ciselant chaque mot, appuyant sur les détails qui font mal sans avoir l'air d'y toucher, presque distancié de l'évènement, et crispe un peu le public.

Il coupe la lumière, les rideaux s'ouvrent, et un orchestre apparait : piano, percussion, batterie, cuivres, violons, violoncelles, contrebasses, accordéons, etc. Je compterai au final pas moins de 19 intervenants.
Sur un écran, derrière les musiciens, une photo en noir et blanc d'une ruelle minuscule, dans une perspective nocturne frappante, et qui donne le "la" tout le long.


Plan du spectacle
(cliquer dessus pour voir en plus grand)
   
La musique commence,surprenante, très dynamique, avec des airs qu'on connait, mais d'où ?...

La nouvelle lue à voix haute, maitrisée comme les variations d'un mélodie textuelle, nous enveloppe dans l'histoire. Seul un grand texte peut prétendre à cela. Ce ne sera pas pourtant la finalité du spectacle...

Arrive donc le passage où les voisins font l'horrible découverte. Un trio à deux violons et un violoncelle joue une partie profondément triste, du Malher sans doute. Une grande beauté, pleine de compassion.

Puis le narrateur reprend, et là les machoires crissent, craquent, et des "heurks" dégoûtés montrent que l'entomologie de l'horreur chez Poe n'a rien perdu de sa pugnacité.

A ce stade, je pensais que le spectacle allait continuer dans cette veine, me demandant d'ailleurs si les musiques étaient des compositions du conservatoire ou uniquement des classiques.
J'avais tout faux.
Une superbe pièce de jazz déboule en contrepoint au classique.
Quelques descriptions plus tard, l'ensemble joue un air non identifié, portant la voix d'une jeune femme, voix aérienne qui nous transporte à notre tour.

Et puis...

Dans le noir, un homme venu du fond de la salle, jouant les gros bras, monte sur scène et ouvre un ordinateur. Un message est enregistré à l'intention du groupe.
"Vous avez une mission, comprendre ce qui s'est passé, et pour cela vous devez diriger tous ces musiciens, au péril de votre vie. Comme dhabitude, vous avez carte blanche, quant au moyen d'action, et au choix du répertoire. Mais il est bien entendu que si vous-même, ou un membre de votre équipe, est en retard d'une croche, ou un demi-ton au-dessus, le service culturel, et la ville, nieront avoir eu connaissance de vos agissements. Ce message s'autodétruira dans 5 secondes".

La musique s'ensuit : Mission impossible !
Comme dans le générique de la série, une mèche s'allume : elle court tout le long de la scène. Les rires fusent dans la salle, et le tout est tellement bien amené que les applaudissements font un triomphe à cette irruption incongrue de l'humour dans la noirceur.

A partir de là le spectacle bascule. L'ensemble de l'orchestre joue un patchwork indifférencié, mais mettant chaque style en avant, toutes les musiques, tous les styles (transformant même un morceau célèbre en reggae) y compris les styles "fonctionnels".


Car après la musique classique et le jazz, après que la musique de film/série ait déboulé, voici les musiques de série en série ! Et à chacune son style...
Jazz pour la série française "P.J." de l'excellent Galliano (le musicien pas l'autre idiot), qui illustre les dépositions.
"Amicalement Votre", le standard des standards, dont on oublie qu'il a été compsé par John Barry, un des plus grands muciens de cinéma (Danse avec les loups, Out of Africa).
Dupin est salué là comme quelqu'un qui se moque un peu du préfet, avec une certaine subversivité tant est totale sa supériorité par rapport à des forces de l'ordre dépassées.
En même temps son image se renverse complètement car il est associé aux deux associés de la série, géniaux désinvoltes.

Une danseuse, aux chorégrahies imagées, jouant tantôt des personnages, servie tantôt par la musique façon petit rat de l'opéra, la joue Emma Peel ou Tara King, alors que tout le monde a mis le chapeau melon, les bottes de cuir étant plus compliquées au niveau changements de costumes (et pourtant il y en a tout le long !).


Poe, qui est la finalité au début, devient le moyen, et disons le mot : le prétexte ! Puisqu'il est un des fondateurs du polar, autant décliner tout ce qui suit. Et comme la musique sied particulièrement aux polars cinématographiques ou télévisés, écoutons les thèmes illustres dont certains étaient méprisés il n'y a pas si longtemps. L'orchestre a donc commencé avec la gravité de Malher et un jazz punchy au service de Poe, mais ensuite Poe est mis à contribution pour écouter un répertoire musical, d'une diversité de style étonnante, alors que chaque musique fait référence au même Genre.

De la diversité dans l'unicité, pourrait-on dire, mais le polar est tellement multiple lui-même !

Passage conceptuel quand même : tous les musiciens parlent en même temps, symphonie de voix qui retranscrit les dépositions (il y a d'ailleurs le son d'une dactylo qui rythme la cacophonie).

La voix d'un autre narrateur, qui est en "off", enregistré, intervient. C'est Dupin lui-même, différencié donc de Poe incarné par l'homme au journal du début.
"Après tout, si je me suis trompé en induisant de ce ruban que le français est marin appartenant à un navire maltais, je n'aurai fait de mal à personne avec mon annonce".

Un marin vient d'un port forcément. Qu'y fit-il avant d'arriver à Paris ? Bar, cabaret, bordel ?

De la fente des rideaux fermé, une jeune chanteuse, remarquable et glamour, charme le public avec une chanson jazzy et lascisve, en anglais of course.
Comme dans les scènes de films noirs, elle se montre aguicheuse.



Mais la référence détonne ! La chanson est celle du film "Roger Rabbit" (si, si !), un des chefs d'oeuvre de Zemeckis, mélangeant image réelle et dessins animés, et jouant de toutes les références du film noir, avec brio.

"Jessica" vient donc titiller l'homme au journal, qui se lance avec elle dans une sorte de tango où il aimerait bien être toréador, mais où il n'est que le jouet d'un désir surjoué, essayant déséspérément de lui servir du champagne : à s'écrouler de rire, dans un numéro à deux sensuel et comique.

Quand le narrateur se rassoit, il agite son journal comme un éventail. "C'est difficile de reprendre dans ces conditions !". Tout le monde éclate de rire.

La photo sur l'écran a changé: c'est un port maintenant puisque la piste du marin s'avère la bonne.
Et du coup on arrive à bon port... Dupin scelle la fin de l'histoire avec son ironique sentence : "Je veux parler de sa manie de nier ce qui est, et d'expliquer ce qui n'est pas".

Ironique ? Plutôt allégorique. Peut-être est-ce pour cela que le spectacle se termine là-dessus, car l'élucidation du mystère est escamotée, et le narrateur ne va pas jusqu'au bout de la nouvelle. C'est la seule chose qui me déçoit.

Mais le public lui est ravi, demande des rappels. Sans doute a-t-il raison.

En fait, dans ce spectacle, Poe ouvrait une porte, et la musique nous y engouffrait, nous volions sur les notes comme sur des tapis volant, dans le souffle des grands standards d'un Genre nommé Polar.

Le prof avec qui j'ai discuté pensait que la solution du singe ne fonctionnerait plus aujourd'hui. Mais surtout, il avait eu du mal à trouver un équivalent musical.
D'autant plus que le spectacle a été préparé à l'arrache, semble-t-il, ce qui ne se voit pas du tout !

L'essentiel tient à ce que les musiciens, les chanteuses, la danseuse, ont livré une très belle performance, et qu'il y a au conservatoire de Vaulx-en-Velin une mine de talent, qui a su se mettre à la disposition d'un auteur, et qui a mis cet auteur à sa disposition, jouant très sérieusement et avec un talent indéniable à ne pas toujours se prendre au sérieux.
Ce en quoi le spectacle étonne réellement, car il sort du cadre qu'on lui aurait imaginé.

Quoi de mieux finalement ?"


Merci beaucoup Erick de nous avoir fait vivre cette soirée avec tant de passion :)


6 commentaires:

  1. Voilà un spectateur comblé ! Ce qui nous donne un texte plaisant à lire !

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  2. beaucoup d'originalité me semble t il au programme ! le spectacle devait être très enlevé et tonique !

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  3. Oui apparemment ils n'ont pas manqué d'imagination ni d'humour pour rendre hommage à Poe, au Polar et à la musique tout en même temps ;)

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  4. Merci à vous pour vos appréciations !
    @lechantdupain : Oui, j'étais tellement comblé que j'ai écris le texte dans la nuit suivant le spectacle !
    @maevina : "enlevé et tonique": tu as tout résumé !

    Merci à Mad de m'avoir informé de ce qui se déroulait à Vaulx alors que, lyonnais, je n'étais pas au courant !

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